Le Shiour est disponible en audio :
Les conclusions de ce Shiour sont à prendre uniquement laHalakha et non laHalakha lémaasei — c'est-à-dire que l'on va mener une recherche halakhique, mais qu'en pratique il faudra demander l'avis de son propre Rav.
On a l'habitude de dire que la polygamie a été interdite par une décision de Rabeinou Guershom Meor Hagola — rabbin français qui habitait en Allemagne — prise avec de nombreux Rabbanim.
Il a instauré cette Takana alors qu'il était assez âgé, et il est décédé en 1028 ou 1038 (un peu avant la naissance de Rashi).
On va éclaircir dans un premier temps la nature exacte de l'interdit et les limites de cette Takana : concerne-t-elle tout le monde ?
La question essentielle est la suivante : si la polygamie est quelque chose de négatif, alors pourquoi la Torah ne l'a-t-elle pas interdite elle-même ? Et inversement, si c'est quelque chose de positif, alors pourquoi Rabeinou Guershom l'a-t-il interdite ?
PARTIE HALAKHIQUE
I. Les Raisons de la Takana
La Parnassa
Le Maharam Padve, Rav Meir Katznellenbogen (מהר"ם פדובה - רב מאיר קצנלנבוגן), dans son Responsa, Siman 14, écrit que la raison de la Takana est un problème de Parnassa : la situation d'exil et de persécution ne permettait plus de subvenir convenablement aux besoins de plusieurs femmes. Il souligne aussi qu'il y aura nécessairement plus d'enfants.
Limiter la débauche
Le Maharik (Rav Yossef Colon Trabotto) Shoresh 101 Siman 4 écrit que la raison de la Takana est de se prémunir contre les débauchés qui ne respectent pas leurs femmes ('ligdor bifné hapritsim hameolelim beneshoteem') : interdire le mariage avec deux femmes calmera les esprits.
Éviter les disputes
Le Ran, un Rishon du quatorzième siècle, écrit dans son Shout §48 que la Takana vise à éviter les disputes : la situation sera plus calme avec une seule femme. Cette idée est aussi mentionnée dans le Maharil (Shout §101), et, auparavant encore, par Rabeinou Avigdor, cité par le Mordekhai dans Massekhet Ktouvot §291.
Et c'est aussi ce qui ressort de nombreux Aharonim : Rabbi 'Haim Pallagi dans son Responsa 'Haim Veshalom (II, §16), l'Aroukh Hashoul'han (Even Haezer §1, 23) et beaucoup d'autres encore.
Le 'Hatam Sofer (Even Haezer I, §1) mentionne les deux raisons : pour éviter les disputes et à cause des problèmes de parnassa.
Le 'Hilloul Hashem
Enfin, le Yaabets Rabbi Yaakov Emden écrit (Shéilat Yaabets II, §15) que la raison n'a rien à voir avec un quelconque péché. Seulement, puisqu'on habite parmi les non-juifs chrétiens qui ne pratiquent pas la polygamie, il y a un problème de 'Hilloul Hashem.
C'est pourquoi fort de cette svara, il s'oppose au Ran qui dit que si une personne concernée par la takana (un Ashkénaze) va dans un pays Sfarade où la takana n'est pas répandue, celle-ci est quand même interdite de polygamie (l'interdit est sur la personne). Selon le Yaabets, puisque c'est uniquement un problème de 'Hilloul Hashem, si la personne part dans un endroit où les goyim pratiquent la polygamie il n'y a pas de problème.
► Il va encore plus loin dans ce Responsa : il écrit qu'il conviendrait d'annuler ce 'Herem. Pourquoi ? Parce que la Torah a interdit le Znout — la débauche — et les relations avec une femme Nida pendant sa période de menstruation, jusqu'au bain rituel, et qu'elle a, d'autre part, autorisé la polygamie. (On peut alors demander pourquoi la Torah n'a pas également autorisé la polyandrie aux femmes. Il considérait peut-être que les femmes ont moins de Yetser Hara que les hommes.)
Et il précise que Rabeinou Guershom n'a pu interdire la polygamie permise par la Torah que béshev veal taassé, de manière passive.
Il rajoute encore que cet interdit frôle l'interdit de bé'houkotéèm lo télékhou וּבְחֻקֹּתֵיהֶם לֹא תֵלֵכוּ (Vayikra 18,3), qui est l'interdit d'imiter les lois des religions non-juives - ce dont parle ici le Yaabets - et l'interdit de les imiter sur une habitude même non religieuse si elle touche aux mauvaises midot (grossièreté etc.).
Le Yaabets s'est opposé à beaucoup de choses ; c'était un grand révolutionnaire. Il écrit dans la suite, au sujet de beaucoup de coutumes allemandes, qu'il aurait mieux valu qu'elles n'existent jamais, car elles amènent plus de problèmes que de bonnes choses.
Il s'est ainsi opposé à l'interdit des Kitnyot, les légumineuses, à Pessa'h chez les Ashkénazim et certains Sfaradim. Dans son Mor Ouktsia sur le Tour (Ora'h 'Haim §453), il écrit au nom de son père, le 'Hakham Tsvi, que celui-ci souffrait de cette coutume et qu'il faudrait l'annuler, car les gens sont pointilleux sur les Kitnyot mais mékilim sur la farine des Matsot, qui est une question bien plus grave.
Il était aussi contre les Mishébérakh après les montées à la Torah qui prennent trop de temps et contre la vente des Mitsvot le Shabbat.
Néanmoins, il a toujours respecté les interdits et n'a rien voulu réformer seul. Dans les Kitnyot il dit clairement que si d'autres veulent s'associer à lui ils peuvent essayer d'annuler l'interdit.
Beaucoup trouvent que le 'Herem de Rabeinou Guershom est excessif.
Le Rav Ovadia Yossef (Yabia Omer VIII Even Haezer §2) ramène encore plusieurs A'haronim qui tentent de limiter autant que possible l'interdit de polygamie, car si on en fait trop, cela cause des dégâts. Par exemple le Rabbi Betsalel Zeev Shafren dans son Shout Haravaz (Even Haezer §26) et le 'Hatam Sofer (§3).
Le Yaabets n'est pas le seul à s'y être nettement opposé : on trouve aussi, de manière surprenante, le Gaon de Vilna. Il ne l'a écrit dans aucun de ses livres, mais on le voit dans une lettre de Rav Shmouel Heller de Tsfat רב שמואל הלר, un élève de Rabbi Israel de Shklov רבי ישראל משְקְלוֹב, qui était lui-même l'un des grands élèves du Gaon de Vilna. Cette lettre est rapportée dans un livre sur l'histoire du Gaon de Vilna, du Rav Betsalel Landau, page 107, note 65. Il écrivit une lettre à Rabbi Akiva Yossef Schlesinger (datée du 14 Tevet 5636, 11 janvier 1876) où il rapporte que le Gaon a dit que, s'il pouvait annuler le 'Herem, il le ferait ; et plus encore : s'il lui fallait pour cela interrompre Torah ouTefila afin de parcourir les villes, il l'aurait fait. (Il rapporte là-bas une deuxième chose pour laquelle il aurait été prêt à consacrer beaucoup de temps : la coutume des Ashkénazim de ne pas faire Birkat Kohanim en semaine.)
Une autre chose, qui est peut-être liée, est ce qu'écrit le Rambam (Moré Nevoukhim III, §49) : il dit que le but des interdits relatifs aux unions illicites est de rendre la cohabitation plus rare. Peut-être que l'interdit de Rabeinou Guershom est aussi orienté dans ce sens-là, à l'instar de la Takanat Ezra et de la Gmara Bra'hot 22a שלא יהו תלמידי חכמים מצויים אצל נשותיהם כתרנגולים shélo yiyou talmidé 'hakhamim metsouyim eshel neshoteem ketarnegolin. En tout cas, il est clair que cela ne concorde pas avec l'opinion du Yaabets. Cependant, Rav Wattenberg se rappelle avoir lu le Yaabets faire l'éloge des curés qui font vœu de célibat ; cela paraît quelque peu contradictoire...
II. Interdit pour combien de temps ?
La fin du millénaire
Le Maharik (Rabbi Yossef de Colon), Shoresh 101, Siman 4, écrit au nom du Rashba que l'on rapporte que sa Takana prenait fin à la fin du cinquième millénaire, vers la fin de l'année 1239. On retrouve cette idée dans le Responsa du Rashba (IV, §186), où elle est écrite par le Rav qui pose la question. La même idée figure chez le Radbaz (§1180) et le Yaabets, dans son Shéilat Yaabets (II, §15). Elle est aussi rapportée par le Rama.
Conservé en tant que Minhag
Certains écrivent que de nos jours en effet le 'herem est annulé, mais c'est malgré tout interdit à cause du Minhag, de la coutume. C'est l'opinion du מהרשד"ם Maharashdam (Rabbi Shmouel de Modène) dans Even Haezer §78.
Pas de durée limite
Le Yam shel Shlomo (Rabbi Shlomo Louria, le Maharshal) sur Yébamot (§6, 41) et dans son Shout §14 n'est pas d'accord du tout, il écrit qu'il est certain que ce 'herem a été fait pour être éternel. Pourquoi ? Car même après l'an 1240 les Rishonim dont le Mordekhai, le Smag et le Or Zaroua continuent à parler de l'interdit de la polygamie comme la Takana de Rabeinou Guershom. Et il ajoute que la rumeur dont parle le Maharik est fausse, de plus les raisons de la Takana de Rabeinou Guershom (voir début du Shiour) sont toujours applicables de nos jours.
C'est aussi l'avis du Rav Bakhrakh dans son 'Havot Yaïr (§124). Le 'Hatam Sofer (Even Haezer §2 et 'Hoshen Mishpat §203) va encore plus loin : il dit que si le Maharik et le Rama avaient su ce que disait le Maharshal ils n'auraient pas écrit ça.
Le Rav Yossef Karo dans son Shout dans Dinei Ktouvot §14 repousse la preuve du Maharshal, ces Rishonim continuent à appeler l'interdit comme celui de Rabeinou Guershom malgré que ce ne soit dorénavant qu'un Minhag, seulement c'est devenu le nom usuel.
Takana prolongée
Le Aroukh Hashoul'han (Rav Epstein) dans Even Haezer (§1, 23) écrit pratiquement comme le Beth Yossef : même selon ceux qui disent que la Takana se termine en 1240, les Juifs l'ont malgré tout prolongée (jusqu'à la venue du Machia'h), toujours au titre de Takana de Rabeinou Guershom — et pas seulement en tant que Minhag comme le Beth Yossef.
III. La gravité de l'interdit
Interdit de la Torah
Le Shout Avodat Haguershouni du Rav Guershon Ashkénazi (§53) écrit que celui qui transgresse l'interdit de Rabeinou Guershom transgresse un interdit de la Torah, comme un serment. Le Maharik aussi (Shoresh 184) et le Mabit (II, §16).
Halakha leMoshé Mi-sinaï
Le Shout HaRosh (Klal 43, §8) écrit que toutes les Takanot de Rabeinou Guershom sont fixées comme si elles avaient été données au Sinaï. Il y a quelques nuances avec un interdit explicite de la Torah qui est plus grave, par exemple certains A'haronim considèrent que l'on ne dit pas Sfeika déOrayta la'houmra dans une Halakha léMoshé miSinaï.
Interdit Mi-dérabanane
Le Noda Biyehouda (Yoré Déa II, §146) écrit qu'il faut la considérer comme une Takana des 'Hakhamim du Shass ou bien comme Divrei Kabbala. Le Radbaz (§1165), le מהר"י מינץ Mahari Mints (§110) et le Divrei 'Haim (II Even Haezer, §14) écrivent la même chose et c'est l'opinion majoritaire.
Inférieur au Dérabanane
Le Maharil (§101) dit que c'est encore moins grave qu'un Issour déRabanane. C'est une position audacieuse. Il explique que la mesure vise simplement à éviter les disputes, sans constituer pour autant un véritable interdit. Le Darkei Moshé — le Rama — écrit la même chose dans Even Haezer §1 sk.10.
On a déjà vu l'opinion du Yaabets et du Gaon de Vilna qui vraisemblablement considéraient que ce n'était pas un super issour puisqu'ils voulaient l'annuler.
IV. Qui est Concerné ?
La Takana ne s'est pas répandue partout
• Le Rashba (III, §446), rapporté dans le Beth Yossef, écrit que la Takana ne s'est pas répandue en Espagne et en Provence, dans le sud de la France ; il précise que les Talmidei 'Hakhamim d'Espagne se marient avec deux femmes. Le Ran (Shout §48) rapporte lui aussi qu'en Castille, on a l'habitude de pratiquer la polygamie. On trouve la même chose dans le Maharam Halashkar (מהר"ם אלשקר), à la fin du Siman 95, chez le Maharalba'h (מהרלב"ח), Rabbi Levi ben 'Haviv (§36), chez Rabbi Shmouel de Modène, le Maharashdam (מהרשד"ם) (Yoré Dea §140), ainsi que dans de nombreux autres livres. Même un Sefer Moussar, le Sefer Hayashar, fournit un indice : on pensait qu'il avait été écrit par Rabeinou Tam, mais l'on sait aujourd'hui que son auteur est Rabeinou Zéra'hya. L'une des preuves est précisément qu'il est écrit à la fin que les Juifs pratiquent la polygamie ; or Rabeinou Tam habitait en France, où cela était sans aucun doute interdit.
Du Responsa du Rosh, on voit aussi que la Takana n'était pas appliquée en Espagne : dans Klal 43, Siman 8, il ressort clairement que la Takana de Rabeinou Guershom n'y était même pas connue.
Le Rosh était un Rav allemand qui a fui l'Allemagne pour l'Espagne. Le duc local avait enlevé son maître, le Maharam de Rottenburg, contre une très grosse rançon, et celui-ci avait interdit à la communauté de le racheter (cela allait les ruiner, le duc recommencerait encore plus souvent, etc.). La communauté finit par accepter et le Maharam mourut en prison. Le Rosh comprit qu'il serait la prochaine cible et s'enfuit avec sa famille, en pleine nuit, sans prévenir personne pour ne pas prendre de risques. Il traversa toute la France sans qu'on le remarque, puis arriva à Barcelone où il rencontra le Rashba : pendant huit jours, ils étudièrent ensemble du matin au soir (ils ont dû dormir, puisque la Guémara dit que l'on ne peut rester trois jours sans dormir). À la fin, le Rashba fut tellement impressionné d'avoir trouvé un rabbin qui faisait le poids qu'il lui proposa un poste de Rav à Tolède.
Quoi qu'il en soit, il écrit là-bas que, dans sa ville en Allemagne, il y avait un Rav nommé Rabeinou Guershom qui avait institué de bonnes Takanot, mais constate que, dans les villes espagnoles, les gens n'étudient que le Rif.
• À Jérusalem non plus, la Takana ne s'est pas répandue ; c'est ce qu'indique le Radbaz, rapporté dans le Shout du Mahari béRav (מהר"י בירב), Siman 61.
• En Italie, le Maharik (Shoresh 101 Siman 4) écrit que la polygamie y est autorisée car la Takana ne s'y est pas répandue.
Néanmoins il semblerait que plus tard la Takana soit arrivée :
En 1806-1807, Napoléon créa un Grand Sanhédrin — qui, bien sûr, n'avait aucune valeur halakhique — et demanda des comptes sur certains points du judaïsme avant d'accorder la citoyenneté aux Juifs. La première question fut : la polygamie est-elle autorisée ? Les soixante-et-onze rabbins qui composaient le Grand Sanhédrin répondirent aux questions. Il faut savoir que le président était le Rav Yossef David Sinzheim (רב יוסף דוד זינצהיים), premier grand-rabbin de France et assurément le plus grand Talmid 'Hakham du groupe. La majorité des membres étaient des rabbins orthodoxes, mais il y avait aussi une part importante de rabbins libéraux.
En tout cas il écrit que c'est interdit en France et en Italie par la Takana de Rabeinou Guershom (Napoléon était aussi roi d'Italie).
• En Égypte aussi, le Maharik (Shoresh 107) écrit qu'il n'y a pas la Takana et que c'est la raison pour laquelle le Rambam qui habitait en Égypte n'a pas mentionné cet interdit. C'est aussi ce qui ressort du Ritva dans Yébamot 44a.
Et du Rambam lui-même, on aurait éventuellement une source indiquant que la polygamie n'a pas été interdite dans le sud de la France et en Espagne : dans ses lettres (édition de Lifsia, page 40a), il écrit, pour les critiquer, que pratiquement tous les rabbins là-bas sont mariés à deux femmes. Il ajoute que les rabbins français ne peuvent comprendre D.ieu qu'à travers de bons plats. Il se moque d'eux sur plusieurs lignes, ce qui a poussé des chercheurs à conclure que cette lettre était falsifiée : même s'il avait eu une dent contre les rabbins français, il se serait exprimé d'une meilleure manière.
• Rav 'Haim Pallagi (le Rav d'Izmir en Turquie de 1837 à 1869) écrit dans son Shout 'Haim Veshalom (II, §16) que les rabbins d'Izmir n'ont jamais permis la polygamie, si ce n'est dans des cas exceptionnels (il rapporte le cas d'un homme dont la femme était devenue aveugle et dont la situation était difficile).
Cependant, le Sdei 'Hemed (Rav 'Hizkiyahou Medini) dans Maarekhet Guiroushin §2,9 écrit qu'il y a lieu de se demander si la Takana de Rabeinou Guershom est arrivée à Izmir — ce qui semble contredire le Rav Pallagi.
C'était un Rav extraordinaire du 19ème siècle qui a écrit une sorte d'encyclopédie gigantesque - même aujourd'hui avec un ordinateur refaire la même chose serait un exploit. Ce n'était pas un grand Lamdan mais sa Békiout était phénoménale. Il ramène parfois des livres qui ont aujourd'hui disparu etc.
Et le Knesset Hagdola Rav Haim Benbenisti dans son Responsa Baé 'Hayé (בעי חיי) écrit clairement que la Takana s'est répandue dans sa ville (il était rabbin de Izmir jusqu'en 1673).
Répandue qu'en Allemagne
Le Yaabets (Shéilat Yaabets II, §15) écrit que la Takana ne s'est répandue qu'en Allemagne ! Néanmoins on sait très bien que c'est faux, que la Takana s'est répandue dès le début en France...
Répandue partout jusqu'à preuve du contraire
Le Mahari Mints (§110), rapporté dans le Rama, écrit que l'interdit concerne tout pays jusqu'à preuve du contraire : il faut prouver que, dans son pays, la Takana ne s'est jamais répandue. L'Aroukh Hashoul'han aussi (Even Haezer §1, 23) dit que la Takana s'est répandue dans la majeure partie de l'exil et que, dans le doute, la polygamie est interdite.
Pas répandue mais acceptée
Le 'Hikrei Lev (également originaire d'Izmir et grand-père maternel de Rav 'Haim Pallagi) écrit (Yoré Déa III, §87) que, bien que la Takana ne se soit pas répandue dans certains endroits, les Juifs ont pris d'eux-mêmes l'habitude de s'y astreindre ; c'est donc interdit.
C'est d'ailleurs ce que conseille le Shoul'han Aroukh (Even Haezer §1, 11) : il convient de s'interdire la polygamie. Le Beer Hagola écrit sur place que la source est le Responsa du Rosh, Klal 43, Siman 7, mais c'est une erreur : là-bas, le sujet est celui qui se marie avec une seconde femme dans un autre pays, avec le risque que ses enfants issus des deux unions se marient entre eux (voir la Guémara Yoma 18b).
Le Aroukh Hashoul'han (Even Haezer §1,23) écrit aussi que la Takana ne s'est pas répandue en Turquie et en Afrique, mais que malgré tout la grande majorité des juifs ont pris la Takana d'eux-mêmes.
Le Shoul'han Aroukh (Even Haezer §1, 10) tranche que Rabeinou Guershom a excommunié celui qui se marie avec plusieurs femmes (si ce n'est dans le cas d'un Yiboum) et ajoute que la Takana ne s'est pas répandue partout. Il ne retient donc pas l'opinion selon laquelle, jusqu'à preuve du contraire, la Takana s'applique partout — contrairement au Rama. Il dit aussi que le 'Herem prend fin à la fin du cinquième millénaire (l'an 1240), mais a déjà écrit dans son Responsa que cela demeure interdit ensuite, sans excommunication.
Rav Ovadia Yossef (Yabia Omer VIII Even Haezer §2) tranche clairement que c'est autorisé pour les Sfaradim, et s'emporte contre les tribunaux en Israël qui l'interdisent. Rav Wattenberg s'en étonne au vu de ce qui vient d'être dit : comment peut-on affirmer que c'est autorisé pour les Sfaradim ? En Italie et en Turquie, on a vu qu'il y avait un interdit ; les Juifs du Maghreb constituent un autre cas ; et les 'Halabim (les Juifs d'Alep), ainsi que les communautés syriennes, iraniennes et irakiennes — dont est issu Rav Ovadia —, pratiquaient effectivement la polygamie. Le problème se poserait toutefois à nouveau s'ils venaient dans un pays où la polygamie est interdite, comme l'a dit le Yaabets, notamment à cause du 'Hilloul Hashem.
On a vu qu'en Provence (le sud) l'interdit n'était pas évident : Marseille par exemple n'était pas en France à l'époque de Rabeinou Guershom mais malgré tout il restera l'interdit qui a été répété par Rav Sinzheim.
PARTIE HISTORIQUE
La Polygamie dans le Tanakh
(non exhaustif)
Avraham s'est marié avec deux femmes, mais il y a une grande subtilité : ce n'est pas lui qui l'a voulu, c'est sa femme qui le lui a demandé. C'est-à-dire que l'on ne peut pas prouver, à partir d'Avraham, que la polygamie n'est pas négative. De même pour Yaacov avec Ra'hel et Léa : il les a épousées toutes les deux à la suite d'une tromperie de son beau-père. Il s'est aussi marié avec Bilha et Zilpa à la demande de ses épouses.
Par contre les rois étaient clairement polygames : David a eu 18 femmes et Shlomo en avait 1000 ! (300 avec Ktouva et Kidoushin et 700 Pilagshim).
Concernant Moshé Rabeinou, un avis le laisserait entendre : dans Parashat Baalotekha (Bamidbar XII, 1), il est écrit qu'il s'est marié avec une femme koushit. Les 'Hakhamim, gênés par ce passage, ont fait une Drash selon laquelle Koushit signifie qu'elle était belle, tandis que le sens littéral renvoie à une femme noire. L'Ibn Ezra explique qu'il s'agit de Tsipora, qui était midianite ; la Torah l'a appelée Koushit, bien qu'elle n'ait pas été une Africaine noire. Mais le Rashbam explique que Moshé Rabeinou était marié avec une autre femme, qui était Koushit. Il précise néanmoins qu'il ne l'a pas touchée, mais cela reste une forme de polygamie.
La Polygamie dans le Talmud
Preuves que Nos Sages n'étaient pas polygames
Rav Reouven Margulies écrit dans Ollélot (עוללות) Siman 6 que même avant la Takana de Rabeinou Guershom les rabbins du Talmud ne pratiquaient pas la polygamie, et qu'ils la critiquaient. Il amène beaucoup de preuves mais elles sont presque toutes contestables, Rav Wattenberg en a sélectionné quatre sympathiques :
C'était un rabbin extraordinaire. On n'aura pas le temps de parler longuement de sa vie et de son œuvre, mais, en quelques mots : il n'a jamais exercé comme rabbin et a travaillé toute sa vie ; malgré tout, il a étudié la totalité de la Torah et a écrit des livres sur l'ensemble de la Torah : tous les Midrashim, le Shoul'han Aroukh, le Rambam, le Shass Bavli et le Yeroushalmi, ainsi que le Zohar — dont on dit que son commentaire est le meilleur. Il a aussi écrit des annotations sur des centaines de livres, mais beaucoup se sont malheureusement perdues : il habitait à Lwów, en Galicie (Lemberg), jusqu'en 1935, lorsqu'il fit son Alya. Il pensait y retourner pour récupérer ses écrits, mais tout fut perdu pendant la guerre. Nous ne possédons qu'une cinquantaine de ses livres sur environ cent titres, ce qui est époustouflant. Il est né en 1889 et mort en 1971.
Première preuve : Le Psikta Rabbati, Piska 43, commente le verset au début de Shmouel qui fait l'éloge d'Elkana, père du prophète Shmouel (Samuel) et mari de 'Hanna et de Pninna. On dit que c'était un homme bon (Efrati) et qu'il avait deux femmes. Le Midrash demande : comment peut-il être bon et avoir deux femmes ? Il répond que, puisque 'Hanna n'avait pas d'enfants, il a dû se marier avec une seconde femme. On voit donc que la polygamie est généralement considérée comme une mauvaise chose.
Cependant, le Yalkout Shimoni sur Shmouel (I, §77), ainsi que, dans une certaine mesure, le Midrash Shmouel §1, présentent deux avis sur la question de savoir si cela était bien ou non ; il semblerait donc qu'il s'agisse d'un point de divergence. Néanmoins, on peut encore dire que même l'opinion selon laquelle Elkana a bien agi ne le pense que parce qu'il n'aurait pas pu avoir d'enfants autrement. (Note : y aurait-il donc une opinion selon laquelle il est mal de se marier une deuxième fois, même dans le but d'avoir des enfants ?)
Deuxième preuve : La Gmara Ktouvot 62b raconte que le fils de Rabbi Yéhouda Hanassi s'est marié avec la fille de Rabbi Yossi ben Zimra et que, quelque temps plus tard, il est parti étudier pendant douze années consécutives. Lorsqu'il revient, sa femme est stérile (selon la Gmara Yébamot 34b, qui considère qu'une femme restée dix ans sans son mari devient stérile). Le fils demande conseil à son père, qui raisonne ainsi : si mon fils la divorce, les gens diront qu'il l'a fait attendre dix ans pour finalement la répudier, ce qui n'est pas bien ; s'il prend une deuxième femme, les gens diront que l'une est sa femme et l'autre sa prostituée. Il décide donc de prier pour qu'elle guérisse, et cela fonctionne.
On apprend de là (en dehors du fait qu'il semblerait qu'on ne doit pas trop déranger le Bon D.ieu) que la polygamie était vue d'un très mauvais œil.
Néanmoins on peut relativiser cette preuve, peut-être que c'est uniquement lorsque l'une des femmes n'a pas d'enfants du tout que les gens disent que l'homme la prend comme une prostituée, mais si l'on a des enfants avec les deux femmes pas de problème. Cette coutume existait chez certains peuples qui gardaient une femme pour le Tashmish et une femme pour avoir des enfants : le Midrash Raba Bereshit (§23, 3) dit que c'est ainsi que se comportaient les gens qui sont morts lors du déluge.
Troisième preuve : Il ressort du Targoum du Sefer Ruth (IV, 6) que l'on n'a pas le droit de se marier avec une deuxième femme. Mais, curieusement, Rav Margulies omet le mot essentiel de sa preuve — peut-être était-il fatigué, ou bien est-ce une faute d'impression. Il avait déjà été précédé par plusieurs auteurs, notamment Rav Israël Ye'hiel Mikhel Rabinovitch (רב ישראל יחיאל מיכל רבינוביץ), un Parisien qui a écrit le Mévo Hatalmoud, une préface au Talmud imprimée à Vilna en 1894, et qui rapporte cette preuve dans Shaar 5, Perek 3, page 81. Il semblerait, d'après le Targoum, que l'interdit de la polygamie vise à éviter les disputes ; il y aurait donc un antécédent à la Takana de Rabeinou Guershom.
Quatrième preuve : La Gmara Ktouvot 77a, vers le bas de la page, dit que, si un homme est resté marié dix ans avec une femme sans avoir d'enfants, on l'oblige à divorcer afin qu'il puisse en avoir. Rav Margulies prouve de là qu'il n'était donc pas envisageable de se marier avec deux femmes. Cette preuve est elle aussi contestable : peut-être que certains étaient mariés avec deux femmes, mais que cet homme retrouverait plus vite une épouse s'il divorçait de la première.
L'obligation de divorcer (après dix ans) pour les couples sans enfants
Ce Din là paraît brutal et est très étrange ! Comment peut-on obliger un couple à divorcer dans le but d'avoir des enfants ?! Cette question a été posée par le Avnei Nezer - Rabbi Avraham Bornstein (Avrohom Bornsztain).
Né en 1838 et mort en 1910, il était à la fois un rabbi 'hassidique, un décisionnaire et un très grand Lamdan. Il a écrit un Responsa et un livre très connu sur les Malakhot de Chabat, le Iglei Tal. C'est le père du Shem Mishmouel.
À la connaissance de Rav Wattenberg c'est le premier à poser la question.
Évidemment, quand on s'appelle le Avnei Nezer, on ne pose pas simplement la question : « Ce n'est pas joli d'obliger un couple à divorcer » ; il faut la formuler de manière halakhique. La loi est que, pour accomplir un commandement positif, un homme est tenu de donner jusqu'à un cinquième de sa fortune, tandis que, pour ne pas transgresser un interdit, il doit donner tout son argent. Il demande donc : il est évident que de nombreuses personnes seraient prêtes à donner bien plus qu'un cinquième de leur fortune pour ne pas divorcer de la femme qu'elles aiment. On ne devrait donc pas leur en demander autant pour accomplir le commandement d'avoir des enfants !
Alors certains A'haronim veulent distinguer entre les commandements positifs qui s'accomplissent une fois dans la vie et ceux qui reviennent périodiquement (une fois par an etc.), pour ces premiers (dont le commandement d'avoir des enfants) il faudrait dépenser plus qu'un cinquième. Et c'est en effet assez logique de devoir investir plus d'argent dans de telles Mitsvot comme la Brit Mila et les Téfilin par exemple. Il y a énormément de choses à dire sur ça. Rav Wattenberg souligne que le commandement de reproduction est encore plus important que Tfilin et Mila : en effet pour avoir des enfants on permet de sortir d'Israël (ainsi que pour étudier la Torah), par contre pour acheter des Tfilin c'est interdit. Aussi on peut vendre un Sefer Torah pour pouvoir se marier mais pas pour acheter des Tfilin.
Mais Rav Wattenberg pense qu'il y a en réalité deux autres problèmes. Trois grandes questions peuvent ici recevoir une seule réponse. Premièrement : comment se fait-il que, jusqu'au dix-neuvième siècle, personne n'ait posé la question du Avnei Nezer ? C'est pourtant une question simple ! Deuxième point étrange : aujourd'hui, nous n'appliquons plus cette Halakha ; on n'oblige plus un couple à divorcer lorsqu'il n'a pas eu d'enfants pendant dix ans. Même parmi les rabbins, Rav Reouven Margulies, le 'Hazon Ich, le Rabbi de Loubavitch et de nombreux autres n'avaient pas d'enfants et n'ont pas divorcé. Pourtant, c'est une Halakha mentionnée dans la Gmara et le Shoul'han Aroukh, Even Haezer, Siman 154 ! Le troisième étonnement est la question même du Avnei Nezer : comment le forcer à divorcer alors que cela vaut pour lui plus d'un cinquième de sa fortune ?
Rav Wattenberg propose un 'Hidoush pour répondre à cela, qui va préparer la suite du Shiour. (Cela va faire mal, mais ce n'est pas grave.) Le lien au sein du couple, au Moyen Âge et auparavant, était différent de celui qui existe aujourd'hui. Si, aujourd'hui, l'homme considère sa femme comme sa moitié qui le complète, ce n'était pas vraiment le cas il y a mille ou deux mille ans — du moins pas partout. Certains considéraient plutôt leur femme comme une associée ; or on peut avoir deux ou trois associés, et la perte d'un associé n'est pas aussi douloureuse : le divorce était beaucoup moins dramatique qu'aujourd'hui. C'est pour cela que la question n'a été posée qu'au dix-neuvième siècle. On comprend aussi pourquoi personne n'applique cette Halakha aujourd'hui : divorcer représente une perte terrible que Nos Sages n'ont jamais imposée — pas davantage qu'un cinquième de la fortune. On le voit aussi dans la Gmara rapportée plus haut, où Rabbi Yéhouda Hanassi refuse de faire divorcer son fils, car celui-ci a déjà fait attendre sa femme plus de dix ans et les gens le critiqueraient. N'y a-t-il pas un problème plus grave : comment peut-il divorcer, puisqu'il s'agit de la femme de sa vie ? On remarque que ce n'était pas perçu comme aussi dramatique ; c'est d'ailleurs ce qui a permis qu'après quelque temps de mariage, il parte étudier pendant douze ans. Preuve en est : le 'Hazon Ish a voulu divorcer après dix ans et sa femme lui a répondu qu'il n'y avait pas de problème, mais que, sur le chemin du retour après le divorce, elle se jetterait du pont ! Finalement, il n'a pas divorcé ; c'est donc bien qu'il a considéré qu'il s'agissait d'une perte trop terrible à imposer à quelqu'un pour l'accomplissement d'une Mitsva.
Attention : il n'y a pas ici une évolution de la Halakha, mais une évolution du contexte, qui fait que la Halakha s'applique différemment. C'est une grande subtilité, et on ne dirait pas la même chose au sujet d'un Din ; ici, il s'agit seulement d'une Takana instituée par les Rabbanim, imposant de divorcer.
Preuves que Nos Sages étaient polygames
On va citer un autre A'haron (Rav) Isaac Baer Levinsohn/Yitshak Ber Levinzohn surnommé le Rival (ריב״ל).
C'était un homme quelque peu lié aux Maskilim, mais assurément très érudit. Né en 1788 et mort en 1860, il a écrit de très nombreux livres pour défendre le judaïsme rabbinique contre les attaques des chrétiens et des karaïtes ; il a même, dans ce cadre, attaqué les 'Hassidim. Il a écrit, entre autres, le Beth Yéhouda, le Zéroubabel, le Or Learbaa Assar — un livre qui explique quatorze souguiot de Haggada difficiles du Talmud —, Tahar Hassofer contre les karaïtes et Effes Damim contre les accusations de meurtres rituels. À ce titre, il mérite déjà d'être cité.
Il écrit exactement l'inverse de Rav Reouven Margulies dans Or Learbaa Assar §2 au début : que les 'Hakhamim du Talmud étaient polygames etc. mais il ne ramène pas de preuves à cela. Rav Wattenberg nous amène donc quatre preuves dans ce sens :
Première preuve : La Gmara dans Psa'him 113a raconte que Rav conseillait à Rav Assi de ne pas se marier avec deux femmes, car elles pourraient comploter contre lui ; et que, s'il en épousait deux, il devrait en prendre une troisième, qui pourrait lui révéler leurs complots. Il est donc étonnant que l'Aroukh Hashoul'han écrive qu'on ne trouve aucun rabbin du Talmud polygame. Il rapporte comme preuve un Midrash selon lequel Rabbi Yossi, avant de se marier avec une seconde femme, a tenu à divorcer de la première. Mais cela n'est pas très convaincant : sa femme était méchante et il n'avait pas les moyens de divorcer en lui payant sa Ktouva — finalement, l'un de ses élèves lui avança l'argent. Il n'avait donc sûrement pas non plus les moyens de subvenir aux besoins de deux femmes ; c'est pourquoi il a attendu de divorcer.
Deuxième preuve : Certains 'Hakhamim du Shass semblent avoir été polygames, notamment Rav Papa. Il était marié avec la fille d'Abba Soraa (Ktouvot 39b et Sanhédrin 14b) ; or, vers le bas de Ktouvot 52b, on voit que le fils de Rav Papa s'est marié avec une autre fille d'Abba Soraa. Comme il est interdit de se marier avec la sœur de sa mère, il semblerait que Rav Papa ait eu une deuxième femme. On peut certes imaginer qu'il ait eu son fils avec une première femme décédée et qu'il se soit remarié seulement ensuite ; cependant, la pashtout des souguiot ne va pas dans ce sens et suggère plutôt qu'il était polygame.
Troisième preuve : La Gmara dans Yoma 18b et Yébamot 37b raconte quelque chose de très étrange : lorsque Rav et Rav Na'hman arrivaient dans une certaine ville — Shakhantsiv, en Bavel —, ils proclamaient : « Qui veut se marier avec moi pour un jour ? » Certains comprennent plutôt : pour la durée de leur séjour. Des opinions rapportées dans la Gmara elle-même pensent qu'il s'agissait uniquement d'être officiellement mariés, afin d'éviter les mauvaises pensées, mais qu'ils ne touchaient pas ces femmes, qui étaient nida, etc. On voit plus encore dans le Yeroushalmi Yébamot, Perek 4, Halakha 12 (29a) : Rabbi Tarfon, qui était Cohen, s'est marié avec trois cents femmes — trois cents étant un nombre d'exagération, comme le soulignent les Rishonim — afin qu'elles puissent manger la Terouma pendant une période de disette, mais il ne les touchait pas. Ce n'est pas une preuve très forte en faveur de la polygamie, mais c'en est déjà une.
De très nombreuses explications ont été données sur cette Gmara. Rav 'Haim Bloch, dans son Da Ma Shetashiv, est allé très loin : il y rapporte quatorze des vingt-six réponses qu'il a données au pape Pie XI durant l'été 1934, sous le titre Tshouvati Lavatican. C'était à la suite de la montée des nazis : ceux-ci avaient réimprimé les livres de nombreux antisémites qui diffamaient le Talmud en lui prêtant toutes sortes d'absurdités. Le pape voulut donc connaître la réponse d'un rabbin à ces accusations ; le cardinal de Vienne lui présenta Rav Haim Bloch.
Dans ce livre-là, Siman 4, page 26, il rapporte toutes sortes d'explications, mais finit par dire qu'il pense qu'il s'agit en réalité d'un passage falsifié. On voit dans Psa'him 112b que Shakhantsiv était une ville de moqueurs : ce serait donc une rumeur qu'ils auraient propagée, à laquelle les gens auraient cru, et qui aurait fini par parvenir jusqu'aux rabbins ayant consigné le Talmud ; choqués par ce récit, ils l'auraient néanmoins consigné. C'est très étrange, et une telle approche pourrait mener très loin. De nombreux rabbins se sont opposés à lui, par exemple le Rav David Sinzheim dans son Kountras Shiva 'Hakirot, page 111.
Quatrième preuve : Le Yi'houssé Tanaim Véamoraim, livre écrit par un Rishon, Rav Yéhouda bar Klounimouss (רבי יהודה בן קלונימוס), Tossafiste allemand, rapporte sous l'entrée Bar Kapara un Midrash selon lequel celui-ci était marié à douze femmes. Chacune assurait la parnassa de leur mari pendant un mois afin qu'il puisse étudier. Le problème est que l'on ne retrouve pas ce Midrash, comme l'indiquent les annotations de Rav Yehouda Leib Maïmon-Fishman, un très grand Baki qui avait accès à de nombreux Midrashim aujourd'hui perdus.
Mais Rav Reouven Margulies, dans Ollélot, Siman 5, fait une proposition : le Yéroushalmi Yébamot, Perek 4, Halakha 12, raconte l'histoire d'une famille de treize frères, dont douze étaient mariés sans enfant, puis moururent. Le treizième frère — dont l'identité est soigneusement gardée — devait donc épouser ses douze belles-sœurs pour accomplir la Mitsva de Yiboum. Il alla voir Rabbi Yéhouda Hanassi pour lui demander de procéder plutôt à la 'Halitsa, mais Rabbi préférait qu'il fasse Yiboum. Le treizième frère n'avait cependant pas les moyens de subvenir aux besoins de douze femmes. Celles-ci, puisqu'il était un très grand 'Hakham, se sont alors proposées de travailler chacune un mois afin d'assurer la Parnassa. Rabbi, qui était très riche, s'engagea à lui fournir l'argent du treizième mois pendant les années embolismiques — environ tous les trois ans —, puis les bénit afin qu'elles aient beaucoup d'enfants et que tout se passe bien. Trois ans plus tard, chacune avait eu trois enfants, et Rabbi put aider cette grande famille. Qui était le treizième frère ? Rav Margulies propose qu'il s'agisse de Bar Kapara : on voit, vers le bas de Yébamot 109b, que celui-ci était davantage favorable à la 'Halitsa qu'au Yiboum ; on voit aussi, dans tout le Shass, que Bar Kapara fréquentait Rabbi et le connaissait très bien. Le Rambam, dans la Hakdama du Michné Torah, présente d'ailleurs Bar Kapara comme un élève de Rabbi, ce à quoi le Raavad fait, assez curieusement, une objection.
Au passage, il veut aussi expliquer la Gmara Bra'hot 56b : Bar Kapara a rêvé que ses bras étaient coupés, et Rabbi Yéhouda Hanassi lui répond que c'est le signe qu'il n'aura pas besoin du travail de ses mains pour se nourrir. On verrait alors que sa bénédiction s'est accomplie grâce à ses douze femmes. Mais ce n'est pas une preuve, car d'autres sources attestent la richesse de Bar Kapara. Au début de la Parasha 11 de Kohelet Raba, on raconte qu'un jour il se promenait sur des rochers au bord de la mer de Césarée — certains comprennent non pas qu'il se promenait, mais qu'il creusait, et en déduisent qu'il était tailleur de pierre. Il vit au loin un bateau qui coulait et un rescapé qui parvint jusqu'à la terre ferme. Bar Kapara le ramena chez lui, le réchauffa, le lava, le nourrit, puis lui donna cinq pièces. Il s'avéra que cet homme était ministre. Trois ans plus tard, des Juifs furent capturés et leurs ravisseurs exigèrent une rançon de cinq cents pièces. Bar Kapara se porta volontaire pour libérer les prisonniers. Le responsable de la rançon était en réalité le ministre qu'il avait sauvé : en contrepartie de la nourriture qu'il avait reçue, il libéra gratuitement les prisonniers ; et, pour les cinq pièces que Bar Kapara lui avait données, il lui offrit les cinq cents pièces.
En tout cas, d'après Rav Margulies, il n'y a plus vraiment de preuve, puisque l'on peut se marier avec plusieurs femmes dans le cadre d'un Yiboum.
(Nous arrivons, par hasard, à quatre avis. C'est peut-être parce que la Gmara Yébamot 44a conseille au polygame de ne pas dépasser quatre femmes ; nous aussi, nous nous arrêtons donc à quatre.)
Mais il reste encore à comprendre cette contradiction apparente, on a quatre preuves que les Rabbins étaient polygames et quatre qu'ils ne l'étaient pas !
RÉPONSES ET CONCLUSIONS
Polygames ou pas ?
Rav Wattenberg présente ici un 'Hidoush personnel : n'en tirez aucune conclusion halakhique et, si vous le trouvez irrecevable, ne le retenez pas.
Il a pensé que ce serait une Ma'hloket entre le Bavli et le Yeroushalmi.
Il existe souvent des Ma'hloktot entre les deux Talmud. Elles sont particulières, car leurs discussions ne sont pas présentées comme telles : on ne savait pas forcément ce qui se passait chez les autres. Ainsi, beaucoup d'A'haronim se délectent de déceler ces Ma'hloktot. Le Avnei Nezer, cité plus haut, le fait souvent dans son Iglei Tal au sujet des Melakhot de Chabat : il cherche à montrer que chaque Talmud possède sa propre conception des Melakhot.
En Bavel la polygamie aurait été autorisée, mais pas en Israël.
En effet, on voit Rav conseiller à Rav Assi de se marier avec trois femmes, et ils sont tous les deux de Bavel. Bien que Rav soit né en Israël, il l'a quitté jeune, comme l'indique Sanhédrin 5a ; et, bien que Rav Assi soit ensuite parti en Israël, tant qu'il est appelé Rav et non Rabbi, c'est qu'il se trouve encore en Bavel. Rav Papa, Rav et Rav Na'hman viennent eux aussi de Bavel, et Shakhantsiv se trouve en Bavel. Le problème réside dans la preuve de Bar Kapara, qui était en Israël ; mais nous l'avons déjà écartée en disant que le cas de l'accomplissement de la Mitsva de Yiboum est différent. (Note : selon Rav Margulies.)
Et de l'autre côté dans les preuves que les Sages n'étaient pas polygames :
Le Psikta Rabbati est un Midrash d'Erets Israel. Plus encore, c'est Rabbi Yéhouda Hanassi, qui vivait en Israël, qui parle là-bas. L'histoire du fils de Rabbi s'y déroule également, et le Targoum provient lui aussi d'Israël.
Le problème réside dans l'obligation de divorcer — et pas simplement de se marier avec une deuxième femme — pour celui qui n'a pas eu d'enfants. C'est une Halakha, et il est très difficile d'affirmer qu'elle ne s'applique qu'en Israël. On peut toutefois répondre que la polygamie était envisageable, mais qu'un homme se remarierait plus rapidement s'il divorçait. En outre, le Meiri, dans Ktouvot 77a, rapporte un avis selon lequel ce Din ne s'appliquerait qu'en Israël. Il relie évidemment cette opinion à la Kdoushat Erets Israel et à l'importance d'y avoir des enfants, mais cela permet tout de même de résoudre la difficulté.
Polygamie positive ou négative ?
On ne peut pas nier qu'à l'époque des Shoftim, la polygamie était pratiquée, comme le montrent les rois cités plus haut ou encore Guidon, dans Shoftim 8, 30, qui avait soixante-dix enfants — ou fils — parce qu'il avait beaucoup de femmes.
C'est donc impossible de dire que la polygamie est négative, que c'est quelque chose de passoul beetsem avec tous ces Tsadikim.
La question est donc la suivante : pourquoi Rabeinou Guershom l'a-t-il interdite et, d'après ce qui précède, pourquoi les Sages en Israël l'ont-ils interdite ?
Certains veulent dire qu'à l'époque, ils vivaient davantage dans une atmosphère de sainteté et qu'il y avait moins de disputes, mais cela est difficile à soutenir — par exemple à l'époque des Shoftim...
D'autres encore veulent dire que c'est une question de niveau et de Kdousha : à l'époque, ils pouvaient se permettre la polygamie tout en maintenant leur niveau. La réponse est séduisante, mais on constate qu'aux mêmes époques il y eut des Juifs pour et contre : ceux de Bavel et ceux d'Israël, les Sfarades et les Ashkénazes. L'explication ne fonctionne donc pas très bien...
Pire que ça, même chez ceux qui interdisent on a trouvé des Rabbanim qui étaient pour : le Yaabets et le Gaon de Vilna.
Il semble donc au Rav Wattenberg — c'est une réponse assez délicate — que la polygamie n'est en elle-même ni bonne ni mauvaise.
Encore une fois, tout dépend du lien qui s'est installé dans le couple : si l'on conçoit ce lien selon l'idée que « chacun est la moitié qui complète l'autre », la polygamie est inenvisageable ; en revanche, si l'on considère sa femme comme une associée, elle peut être envisagée. Il semble donc qu'à l'époque des Shoftim, le lien avec la femme était plus faible — ou du moins différent. Plus tard, en Israël, contrairement à Bavel, on n'appréciait plus la pratique de la polygamie.
C'est intéressant, car les coutumes ashkénazes sont généralement fondées sur le Shass Bavli, tandis que les coutumes sfarades sont beaucoup plus imprégnées du Yeroushalmi. Il y aurait toutefois deux domaines où ce ne serait pas le cas : celui-ci — si la proposition de Rav Wattenberg est exacte — et la place accordée aux Shedim, les démons. Les Sfaradim s'y intéressent beaucoup, et les Ashkénazim bien moins ; or le Talmud Bavli contient de nombreux détails sur les démons, tandis qu'on en trouve très peu dans le Yeroushalmi.
À l'époque des Rishonim, de plus en plus de Juifs ont perçu le mariage différemment, de telle sorte qu'il est devenu de plus en plus difficile de pratiquer la polygamie, surtout dans les pays chrétiens, par opposition aux pays arabes. Bien sûr, cela ne signifie pas qu'il n'y avait pas, chez les Sfaradim, des personnes dont le lien plus fort avec leur femme les empêchait d'être polygames. Inversement, on trouve le Yaabets, en Allemagne, qui ne voyait pas de problème à la polygamie.
C'est vrai qu'il est très osé de dire ça.
Rav Wattenberg a trouvé une sorte de smakh à ça, du Ritva dans Yébamot 44a : il dit que le Rambam a permis la polygamie parce qu'il habitait avec les arabes, il fait donc un lien avec la mentalité ambiante (bien sûr il n'y avait pas de 'herem là-bas).
Il existe encore d'autres pratiques sur lesquelles la Torah n'a rien dit, qui nous choquent aujourd'hui alors qu'elles n'auraient pas choqué autrefois : par exemple, manger avec les doigts. Les décisionnaires rapportent aussi qu'il est permis de cracher dans la synagogue, à condition d'écraser ensuite le crachat avec le pied, comme l'écrit le Shoul'han Aroukh, Ora'h Haïm, Siman 151, Séif 7, rapporté dans le 'Hayé Adam, Klal 17, Séif 13. Puisque les gens le faisaient à la maison, cela n'était pas considéré comme un manque de respect envers la synagogue. Fait intéressant, le 'Hafets 'Haïm, au début du vingtième siècle, l'interdit dans le Shaar Hatsiyoun pour ceux qui ne crachent pas ainsi chez eux.
La polygamie aussi, on ne peut pas l'interdire d'office (avant le 'herem et le changement des mentalités) et encore moins reprocher à la Torah de ne pas l'avoir interdite clairement.
Encore une fois, il ne s'agit pas là d'annuler une Mitsva : on ne parle ici que des habitudes humaines au sujet desquelles la Torah ne s'est pas prononcée.
Aujourd'hui, avec la mentalité moderne, celui qui se marierait avec deux femmes ne serait de toute façon pas heureux : soit ses femmes n'auraient pas un état d'esprit compatible avec la polygamie, car elles attendraient davantage du lien conjugal, et il y aurait alors de nombreuses disputes, comme l'expliquent les A'haronim ; soit elles ne seraient pas dérangées par la polygamie, mais ce serait alors l'homme qui ne serait pas heureux, car lui aussi attendrait autre chose du mariage.
Le 'Hidoush du Rav est donc que l'on peut considérer, selon les critères de notre époque, la polygamie comme quelque chose de négatif, tout en reconnaissant que ce qu'ont fait David et Shlomo n'avait rien de négatif — et pouvait même être positif.